Olivier Rey, interview sans filtre en deux volets

Extrait :

“On voit le paradoxe: la modernité était habitée par un idéal de liberté de la personne. Mais la liberté devient un leurre quand chaque fonction vitale suppose, pour être remplie, l’allégeance à un système économico-technique hégémonique.”

En matière de progrès technique et sociétal, diriez-vous comme Einstein qu’il y a «profusion des moyens et confusion des fins» ?

Je pense à une chanson des Sex Pistols, ce groupe de punk anglais des années 1970. Dans Anarchy in the UK, le chanteur Johnny Rotten hurlait: «I don’t know what I want, but I know how to get it» («Je ne sais pas ce que je veux, mais je sais comment l’obtenir»). Ça me semble emblématique de notre époque. Nous ne cessons de multiplier et de perfectionner les moyens mais, en cours de route, nous perdons de vue les fins qui mériteraient d’être poursuivies. Comme le dit le pape dans sa dernière encyclique, «nous possédons trop de moyens pour des fins limitées et rachitiques».

Cette absorption des fins dans le déploiement des moyens des fins est favorisée par l’esprit technicien, qui cherche à perfectionner les dispositifs pour eux-mêmes, quels que soient leurs usages, une division du travail poussée à l’extrême, qui permet d’augmenter la productivité, et le règne de l’argent, qui fournit un équivalent universel et permet de tout échanger. Plus le travail est divisé, plus le lien entre ce travail et la satisfaction des besoins de la personne qui l’accomplit se distend. On ne travaille plus tant pour se nourrir, se loger, élever ses enfants etc. que pour gagner de l’argent. Cet argent permet certes ensuite d’obtenir nourriture, logement etc., mais, en lui-même, il est sans finalité spécifiée. C’est pourquoi, au fur et à mesure que la place de l’argent s’accroît, on désapprend à réfléchir sur les fins: «Je ne sais pas ce que je veux, mais je sais comment l’obtenir» – par de l’argent.

Il ne s’agit pas de critiquer la technique, la division du travail ou l’argent en tant que tels, mais de se rendre compte qu’il existe des seuils, au-delà desquels les moyens qui servaient l’épanouissement et la fructification des êtres humains se mettent à leur nuire, en rétrécissant l’horizon qu’ils étaient censés agrandir.”

1er volet :

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/08/05/31001-20160805ARTFIG00239-olivier-rey-le-discours-sur-les-droits-de-l-homme-est-devenu-fou-12.php

2nd volet :

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/08/05/31001-20160805ARTFIG00259-olivier-rey-la-politique-n-existe-plus-elle-s-est-evaporee-dans-la-planetarisation-22.php